Sur le papier, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf, ou AfCFTA) a tout d’un tournant historique. Un marché unique censé réunir 54 pays, 1,3 milliard d’habitants et plus de 3 400 milliards de dollars de PIB cumulé. Le commerce a officiellement démarré en janvier 2021, dans un climat d’attentes très élevées. Quatre ans plus tard, le constat est plus nuancé : des signes de décollage existent, mais l’intégration progresse à pas comptés, freinée par des réalités bien terrestres.
Un démarrage lent, sur une base structurellement faible
Il faut d’abord rappeler d’où part l’Afrique. Les échanges intra-africains pèsent encore moins d’un cinquième du commerce total du continent, autour de 18 % en 2022. Le contraste est saisissant avec l’Asie, où environ 59 % du commerce reste régional, et l’Europe, où cette part atteint 68 %. Autrement dit, la ZLECAf ne pouvait pas transformer du jour au lendemain des économies longtemps tournées vers l’extérieur et héritières de frontières commerciales fragmentées.
Pour autant, les premiers chiffres dessinent une dynamique. Le commerce intra-africain aurait atteint environ 192 milliards de dollars en 2023, soit une hausse de 3,2 % par rapport à 2022. Malgré un contexte international défavorable, il aurait rebondi vers 220 milliards de dollars en 2024, soit environ 12 % de plus que l’année précédente. Le rythme reste modeste, mais la tendance suggère que l’architecture, longtemps théorique, commence à produire des effets.
La dimension politique, elle, frôle l’unanimité : 54 des 55 États membres de l’Union africaine ont signé l’accord et, en 2024, 47 l’avaient ratifié. L’Érythrée demeure l’exception. Cette adhésion quasi générale, sur un continent historiquement morcelé, est un acquis en soi. Mais l’adhésion n’est pas l’application. En 2024, seuls 31 des pays ayant ratifié échangeaient effectivement des biens selon les règles de la ZLECAf, certes en forte hausse par rapport aux 7 pays un an plus tôt. La prudence des États est palpable : abaisser les droits de douane et ouvrir certains marchés reste politiquement sensible, budgétairement risqué, économiquement anxiogène pour des industries naissantes.
Des progrès concrets, encore trop dispersés
Les résultats ne se réduisent pas à une courbe. La composition des échanges intra-africains évolue progressivement. Les principaux produits échangés ne se limitent plus aux matières premières : minéraux (21 %), machines (15 %), produits alimentaires (14 %). Le mouvement reste incomplet, mais il va dans le sens recherché : diversifier, industrialiser, capter davantage de valeur sur le continent.
Quelques exemples illustrent cette inflexion. Des grains de café rwandais sont torréfiés, conditionnés puis expédiés vers le Ghana. La Tanzanie exporte désormais vers le Nigeria des produits finis en fibre de sisal, au lieu de se limiter au sisal brut. Même l’Afrique du Sud, première économie industrialisée du continent, a réalisé sa première expédition d’appareils et de machines vers le Kenya en franchise de droits dans le cadre de la ZLECAf. L’intérêt de l’accord se mesure précisément là : créer des chaînes de valeur régionales, pas seulement déplacer des volumes.
Autre terrain, plus prosaïque mais décisif : la bureaucratie. Les délais douaniers reculent lentement. Sur un corridor ouest-africain très fréquenté, Tema-Abidjan, le temps moyen de passage serait passé de 12 heures à environ 9,5 heures. Un mécanisme en ligne de signalement des entraves commerciales a aussi permis de traiter plus de la moitié des 220 plaintes enregistrées, généralement en 39 jours. Rien de spectaculaire, mais ces gains opérationnels comptent souvent davantage, pour une entreprise, qu’un grand discours sur l’intégration.
Côté macroéconomie, le tableau est prudemment encourageant. Une estimation attribue à la ZLECAf un surplus de 0,5 point de croissance du PIB africain en 2022. Les flux d’investissement suivent : l’investissement direct étranger en Afrique aurait augmenté de 17 % entre 2021 et 2023, hausse que certains analystes relient à la perspective d’un marché plus vaste et plus lisible. Des acteurs de l’automobile, du médicament ou de la fintech annoncent des expansions transfrontalières, pariant sur des économies d’échelle continentales. À l’horizon long, les projections des Nations unies restent ambitieuses : une mise en œuvre complète pourrait ajouter 450 milliards de dollars au PIB africain d’ici 2035 et augmenter fortement la part du commerce intra-africain. À ce stade, la réalité ne confirme pas encore ces promesses, mais elle ne les contredit plus frontalement.
Les talons d’Achille : infrastructures, capacités productives, règles du jeu
Le frein principal est connu, et il dépasse la ZLECAf elle-même : la logistique. Routes dégradées, ports saturés, corridors ferroviaires incomplets, électricité intermittente. On ne fabrique pas une intégration commerciale sans béton, sans kilowatts et sans délais fiables. Les chaînes de valeur régionales ne se décrètent pas : elles se construisent, usine par usine, formation par formation, investissement par investissement.
Dans l’immédiat, beaucoup d’entreprises africaines continuent de trouver plus simple d’importer des intrants depuis la Chine ou l’Europe que de s’approvisionner dans le pays voisin. Des enquêtes l’illustrent : seules 16 % des entreprises se concentraient sur une régionalisation de leur base fournisseurs, tandis que près de la moitié cherchaient des fournisseurs hors du continent. Le paradoxe est là : la ZLECAf vise le « made in Africa », mais ce basculement exige des capacités industrielles et technologiques encore inégalement réparties. Des projets existent, comme des parcs industriels et des infrastructures logistiques, ou encore la relance d’une liaison ferroviaire entre la Tanzanie et la Zambie pour accélérer le fret. Mais l’écart reste considérable.
À cette contrainte matérielle s’ajoute une contrainte réglementaire. L’Afrique doit composer avec huit communautés économiques régionales qui se chevauchent, chacune avec ses règles, ses normes, ses procédures douanières. Harmoniser ces ensembles demande du temps et un courage politique que les crises intérieures, les cycles électoraux et les rivalités nationales ne facilitent pas.
Surtout, tous les protocoles ne sont pas encore pleinement opérationnels. Les États ont accepté le principe d’éliminer les droits de douane sur 90 % des produits, mais beaucoup n’ont pas encore traduit ces engagements dans leurs calendriers tarifaires nationaux. Et les dossiers les plus structurants restent en négociation dans la « Phase II » : services, propriété intellectuelle, commerce numérique. Résultat : la ZLECAf avance d’abord sur les segments les moins sensibles, tandis que l’automobile, le textile ou d’autres secteurs exposés attendent des règles stabilisées.
Les barrières non tarifaires continuent, elles aussi, de gripper la machine : normes incohérentes, licences d’importation, contraintes monétaires. Les petites entreprises, en particulier, butent sur l’accès au financement du commerce, les banques restant prudentes face au risque. Enfin, il y a une réalité politique difficile à évacuer : certains États redoutent la perte de recettes douanières, d’autres craignent de voir leurs industries embryonnaires écrasées par des producteurs africains plus compétitifs. La confiance, dans une zone longtemps morcelée, ne se décrète pas plus que les chaînes logistiques.
Un optimisme prudent, à condition de passer à l’échelle
Près de cinq ans après son entrée en vigueur, la ZLECAf ressemble moins à un basculement qu’à une montée en puissance encore inachevée. Les signaux positifs sont réels : hausse graduelle des échanges intra-africains, diversification partielle des flux, amélioration de certains passages frontaliers, regain d’intérêt des investisseurs. Le projet se dote aussi d’outils nouveaux, comme un système panafricain de paiements destiné à faciliter les transactions transfrontalières, et des protocoles innovants sont en cours d’élaboration, dont un visant à mieux intégrer les femmes et les jeunes dans le commerce.
Mais les limites sont tout aussi claires. La part du commerce intra-africain reste faible, l’application demeure hétérogène, et les chocs politiques, fermetures de frontières, coups d’État, conflits gelant toute intégration, rappellent la fragilité du cadre régional. Dans la vie quotidienne, les bénéfices promis, baisse des prix, emplois, revenus, se diffusent lentement. Des organisations syndicales pointent déjà le risque d’une intégration profitant d’abord aux entreprises, sans garanties suffisantes pour les travailleurs. Si la ZLECAf veut devenir un projet de développement, pas seulement un accord commercial, elle devra s’accompagner de politiques publiques solides : formation, montée en compétences, soutien aux PME, filets sociaux, et protection effective des droits.
Le verdict, à ce stade, tient en deux mots : optimisme prudent. La ZLECAf n’est ni la solution miracle aux maux économiques du continent, ni un échec annoncé. C’est un cadre de long terme qui commence à produire des effets, tout en exposant le coût réel de l’intégration. L’enjeu des prochaines années sera simple à formuler, difficile à exécuter : finaliser les négociations restantes, investir massivement dans les infrastructures, harmoniser les règles, ouvrir réellement les marchés. La ZLECAf a toujours été un marathon. Les premiers kilomètres ont livré un mélange de progrès tangibles et de résistances persistantes. À présent, l’Afrique doit transformer l’élan politique en exécution, et l’exécution en résultats partagés.