Article18 janvier 2026

Un nouvel alizé commercial venu de l’Ouest

Points clés

  • Après un quart de siècle de négociations, l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) ont fini par sceller un accord de libre-échange.
  • Il s’agit, sur le papier, de l’un des plus vastes ensembles commerciaux au monde, appelé à libéraliser la grande majorité des biens échangés entre l’Europe et l’Amérique du Sud.
Un nouvel alizé commercial venu de l’Ouest

Un pacte conclu au terme d’une longue gestation

Après un quart de siècle de négociations, l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) ont fini par sceller un accord de libre-échange. Il s’agit, sur le papier, de l’un des plus vastes ensembles commerciaux au monde, appelé à libéraliser la grande majorité des biens échangés entre l’Europe et l’Amérique du Sud. À Bruxelles comme à Brasília, on y voit un signal politique autant qu’économique, une démonstration d’ouverture à l’heure où les réflexes protectionnistes gagnent du terrain.

Mais à mesure que l’Europe élargit son cercle de partenaires, l’Afrique observe, attentive. Car si l’accord UE Mercosur concerne d’abord deux rives de l’Atlantique, ses effets se feront sentir bien au-delà. Pour le continent africain, dont l’UE demeure un client essentiel, ce nouveau rapprochement comporte des risques réels, mais aussi des opportunités à saisir, à condition de savoir se positionner. Le Maroc, déjà très arrimé au marché européen, se retrouve au cœur de cette recomposition.

Des menaces sur les flux commerciaux africains

L’Europe reste le principal débouché de nombreux pays africains. Une part importante des exportations du continent y trouve preneur, souvent dans le cadre de régimes préférentiels hérités d’accords anciens. L’entrée du Mercosur dans la cour des grands, avec des droits de douane amenés à diminuer progressivement, introduit un concurrent de poids.

Les secteurs agricoles sont les plus exposés. L’accord prévoit une ouverture accrue, parfois encadrée par des quotas, sur des produits sensibles comme la viande bovine, la volaille, le sucre ou certains fruits. Même limitée, cette détente tarifaire peut suffire à déplacer des parts de marché. Les filières africaines qui alimentent déjà l’Europe pourraient voir la concurrence sud-américaine se renforcer. Les exportations de sucre, d’agrumes ou de produits carnés, là où elles bénéficiaient d’un avantage relatif, risquent de se retrouver face à des volumes plus importants, portés par la compétitivité de l’agrobusiness brésilien ou argentin.

La réaction du monde agricole européen pourrait, elle aussi, rejaillir sur l’Afrique. Les syndicats et lobbies agricoles, inquiets de l’arrivée de productions sud-américaines jugées plus compétitives, plaident depuis longtemps pour un durcissement des exigences sanitaires et environnementales. Les fameuses clauses miroir, qui visent à imposer aux importations des standards comparables à ceux de l’UE, pourraient se généraliser. Conçues pour encadrer les géants du soja ou de la viande, elles imposent aussi des coûts supplémentaires à un producteur de légumes au Kenya ou à un exportateur d’agrumes au Maroc. L’argument est celui de la sécurité et de la durabilité, mais l’effet est le même: l’accès au marché européen devient plus exigeant, donc plus cher.

Un test de compétitivité industrielle

Réduire l’accord UE Mercosur à l’agriculture serait une erreur. Il redessine aussi des perspectives industrielles. L’Amérique du Sud, en particulier le Brésil, conserve des capacités de production dans l’automobile, le textile, la chimie ou l’équipement. L’amélioration de son accès au marché européen renforce son attractivité dans une période où l’Europe cherche à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et à diversifier ses dépendances.

L’Afrique, elle, progresse, mais part de plus loin. Hormis quelques pôles, comme le Maroc dans l’automobile et l’aéronautique, l’Éthiopie dans le textile, ou l’Afrique du Sud dans certaines industries, le continent exporte encore surtout des matières premières. Dans ce contexte, le risque est double. D’une part, des exportations industrielles africaines naissantes peuvent se heurter à un concurrent plus structuré. D’autre part, des investissements européens, qui auraient pu privilégier l’Afrique au nom de la proximité ou d’un pari sur la croissance, pourraient se tourner vers l’Amérique du Sud, désormais mieux intégrée au marché européen.

Ce basculement n’est pas mécanique. L’Afrique dispose d’atouts propres, mais l’accord met en lumière une question incontournable: la compétitivité. Coût de l’énergie, qualité des infrastructures, stabilité réglementaire, accès à la logistique et au financement, capacité à respecter les normes européennes. Dans une économie mondialisée, la préférence ne se décrète pas, elle se construit.

Les secteurs stratégiques et la course à l’économie verte

L’accord UE Mercosur rappelle aussi une réalité: l’Europe veut multiplier les sources d’approvisionnement, notamment pour réussir sa transition énergétique. L’Amérique du Sud peut offrir des biocarburants, des métaux et des minerais essentiels, comme le lithium et le cuivre. L’Afrique, elle aussi, est riche en ressources stratégiques, en potentiel solaire et éolien, et en minerais indispensables à l’électrification.

Sur ce terrain, l’Afrique peut jouer une carte complémentaire, parfois plus convaincante que celle du Mercosur. Les pays d’Afrique du Nord, au premier rang desquels le Maroc, bénéficient d’un avantage géographique évident. Transporter de l’électricité verte, de l’hydrogène ou des dérivés d’ammoniac vers l’Europe depuis la rive sud de la Méditerranée n’a pas la même logique économique que de traverser l’Atlantique. À mesure que l’UE durcit ses exigences climatiques, la proximité devient un argument industriel.

Par ailleurs, l’attention accrue portée à la durabilité peut, à terme, favoriser les fournisseurs capables de prouver la traçabilité et la conformité environnementale. Le Brésil, régulièrement critiqué sur la déforestation, se sait attendu au tournant. Mais les nouvelles règles européennes ne feront pas de distinction bienveillante pour l’Afrique. Elles imposeront aux producteurs africains de se professionnaliser davantage, de certifier, de documenter, d’investir. Ceux qui y parviendront pourront transformer la contrainte en avantage comparatif.

Le Maroc, entre exposition et agilité

Pour le Maroc, l’accord UE Mercosur est un signal à ne pas sous-estimer. Le royaume a construit, depuis des décennies, un ancrage économique profond avec l’Europe. Son industrie automobile exporte massivement vers l’UE, tout comme des segments de l’aéronautique et de l’électronique. Son agriculture, notamment les tomates et les agrumes, est fortement tournée vers les marchés européens.

Cette proximité constitue une protection, mais pas un bouclier absolu. Si l’Europe diversifie davantage ses importations agricoles, certaines niches marocaines pourraient subir une pression accrue, notamment sur les prix. Et sur le volet industriel, l’avantage du Maroc tient moins à des droits de douane qu’à un ensemble: délais logistiques courts, écosystèmes industriels, stabilité relative, main-d’œuvre formée, et capacité à produire selon les standards européens.

Rabat le sait et ajuste sa stratégie. Le pays cherche à approfondir ses liens commerciaux, à consolider son rôle de plateforme vers l’Afrique, et à accélérer sur l’énergie verte. Dans une Europe qui réfléchit en termes de chaînes de valeur régionales, le Maroc peut se vendre comme partenaire de proximité, mais aussi comme porte d’entrée vers un continent africain en voie d’intégration. C’est là une différence majeure avec le Mercosur: l’argument marocain n’est pas seulement productif, il est géostratégique.

Tirer parti d’un nouvel ordre commercial

Pour l’Afrique, l’accord UE Mercosur agit comme un révélateur. Il montre que l’Europe ne veut plus dépendre d’un petit nombre de fournisseurs et qu’elle est prête à investir politiquement pour sécuriser ses approvisionnements. Cela peut fragiliser certains exportateurs africains, surtout dans l’agriculture, et rendre la compétition plus rude dans l’industrie. Cela peut aussi durcir l’environnement réglementaire, en renforçant la centralité des normes européennes.

Mais l’histoire n’est pas écrite d’avance. L’Afrique conserve des avantages: croissance démographique, marchés en expansion, abondance de ressources, potentiel énergétique, et promesse d’intégration continentale via la Zone de libre-échange continentale africaine. L’enjeu est de transformer ces atouts en offres concrètes pour les industriels européens, et d’élever rapidement le niveau de conformité, de productivité et de fiabilité.

Au fond, le commerce n’est pas un jeu à somme nulle. L’Europe peut acheter du soja sud-américain tout en continuant d’importer du thé kenyan, des composants marocains, du cacao ouest-africain et des minerais congolais. Mais la concurrence s’intensifie, et l’UE envoie un message clair: elle choisira ses partenaires selon leur capacité à livrer, à prouver, à s’aligner. À l’Afrique, et au Maroc en particulier, de se rendre incontournables dans ce nouvel échiquier.