Pourquoi l’IDH peine à refléter les avancées économiques et sociales du royaume
Le Maroc donne parfois l’impression d’avancer à deux vitesses. D’un côté, des infrastructures qui changent l’échelle du pays, des filières industrielles qui s’installent dans la durée, une stratégie énergétique qui attire l’attention bien au-delà du Maghreb. De l’autre, un classement international qui le rappelle à l’ordre, comme si les progrès visibles ne suffisaient pas. À l’Indice de développement humain (IDH), le royaume demeure en retrait. Non pas parce que rien ne bouge, mais parce que l’IDH, par construction, raconte surtout le temps long.
L’IDH, ou la promesse d’un chiffre qui résume trop
L’Indice de développement humain a été conçu pour corriger une obsession ancienne, celle du PIB érigé en mesure unique du progrès. Il agrège trois dimensions: la santé, l’éducation et le niveau de vie. La première est approchée par l’espérance de vie à la naissance; la seconde par les années de scolarité, à la fois celles déjà accomplies par les adultes et celles attendues pour les enfants; la troisième par le revenu par habitant, généralement le RNB par tête.
Le résultat est un indice synthétique, calculé comme une moyenne géométrique de ces composantes normalisées. L’idée est simple: un pays monte dans l’IDH si l’on y vit plus longtemps, si l’on y étudie davantage et si l’on y gagne mieux sa vie. Le problème est tout aussi simple: l’IDH reste une moyenne nationale. Il lisse les fractures, atténue les contrastes territoriaux, et peine à rendre compte des transformations qualitatives, celles qui ne se traduisent pas immédiatement en années de vie, en années d’école ou en revenus.
Le rang du Maroc: un passage symbolique, un retard persistant
Dans les données du Rapport sur le développement humain (édition 2024), le Maroc atteint un IDH de 0,710, ce qui le place au 120e rang sur 193 pays. Le seuil a une portée symbolique: le royaume bascule pour la première fois dans la catégorie du « développement humain élevé », après une longue période dans le groupe intermédiaire. Mais la comparaison régionale demeure cruelle. L’Algérie apparaît mieux classée (96e), l’Égypte (100e) et la Tunisie (105e). Et le Maroc reste en deçà de la moyenne des États arabes.
Le détail des sous-indicateurs éclaire ce décalage. L’espérance de vie avoisine 75,3 ans, et le RNB par habitant est autour de 8 653 dollars, des niveaux proches de certains voisins. C’est l’éducation qui pèse, lourdement: la durée moyenne de scolarisation des adultes est de 6,2 années. Autrement dit, l’adulte marocain « moyen » n’a, statistiquement, pas dépassé le primaire. Ce chiffre résume une histoire, celle d’un pays qui modernise vite mais qui a longtemps porté une dette éducative massive. Une dette qui ne se rembourse pas à coups d’annonces, mais sur une génération.
Ce que l’IDH ne voit pas, ou voit trop tard
Regarder uniquement le classement revient à manquer une partie du film. Car sur le terrain, le Maroc s’est transformé, parfois spectaculairement. Le port Tanger Med illustre ce saut d’infrastructure: devenu une plateforme logistique de tout premier plan, il incarne une stratégie d’ouverture et de hub régional. Le réseau autoroutier s’est densifié; la première ligne à grande vitesse du continent africain relie les principaux pôles urbains du pays. Ce sont des équipements qui réorganisent les distances, compressent les temps, et rendent possible ce qui ne l’était pas.
À cette infrastructure répond une montée en puissance industrielle. L’automobile, en particulier, s’est imposée comme une filière phare: Renault et Stellantis produisent au Maroc; la production annuelle dépasse le demi-million de véhicules; les exportations automobiles franchissent 14 milliards de dollars; un écosystème d’environ 250 équipementiers s’est structuré. D’autres secteurs suivent, de l’aéronautique au textile, sans oublier les phosphates et les engrais. Cette diversification crée de l’emploi, élève les standards, accélère la diffusion des compétences. Mais l’IDH ne récompense pas l’ouverture d’une usine ou la montée d’une chaîne de valeur. Il n’en capte que les retombées lentes, via le revenu moyen et, plus tard, via l’éducation.
Sur le plan social, les progrès sont réels mais, là encore, graduels. L’amélioration des infrastructures de santé, l’extension de programmes et le renforcement de l’accès en zones rurales ont contribué à faire monter l’espérance de vie. Surtout, l’État a engagé une réforme ambitieuse de la protection sociale, visant l’élargissement de l’assurance maladie et des allocations familiales, avec un dispositif de transferts monétaires directs lancé en 2023 pour soutenir les ménages modestes. La pauvreté nationale, évaluée autour de 3,8 % en 2022, illustre la décrue d’un phénomène qui dominait encore le paysage social il y a quelques décennies.
Autre chantier, plus politique qu’économique: l’inclusion des femmes. Réformes du droit de la famille, scolarisation des filles, incitations à l’entrepreneuriat et à la formation professionnelle, discours plus offensifs sur l’égalité: le mouvement existe. Mais le taux d’activité féminin reste faible, ce qui pèse mécaniquement sur les revenus des ménages, l’autonomie économique et, par ricochet, sur les indicateurs moyens. Là encore, l’IDH enregistre le résultat quand la société a déjà changé.
Enfin, le Maroc s’est positionné sur la transition énergétique. Le complexe solaire Noor à Ouarzazate, souvent cité comme emblématique, affiche 510 MW en solaire thermodynamique. Le pays revendique près de 38 % de capacité électrique d’origine renouvelable en 2023, grâce à une combinaison de solaire et d’éolien. Ces choix renforcent la souveraineté énergétique et préparent une croissance plus soutenable. Mais l’IDH ne sait pas compter l’anticipation, ni la qualité des infrastructures, ni la sécurité énergétique. Il n’en captera éventuellement les bénéfices que dans plusieurs années, si l’énergie moins coûteuse et plus stable se traduit en emplois, en revenus et en services publics renforcés.
Le vrai nœud: l’éducation, ou la tyrannie du temps long
Pourquoi, alors, cette impression de décalage entre le Maroc réel et le Maroc classé? Parce que les composantes les plus lourdes de l’IDH évoluent lentement, surtout l’éducation. Un pays peut bâtir un port en quelques années; il ne peut pas augmenter brusquement la scolarisation moyenne des adultes. Ce chiffre est une photographie de générations entières. Les cohortes aujourd’hui au travail ont été formées dans un système qui, pendant longtemps, a laissé de côté des pans entiers de la population. La conséquence est mécanique: même si l’école progresse pour les jeunes, la moyenne nationale se redresse à petits pas.
L’alphabétisation des adultes, autour de 77 %, le rappelle: près d’un quart des adultes restent en difficulté face à l’écrit, malgré une amélioration très nette depuis les années 1990. Tant que ces générations pèsent dans la population active, la durée moyenne de scolarité (6,2 années) continuera de freiner la progression de l’IDH. La santé obéit à la même logique: les bénéfices d’une meilleure nutrition, d’une meilleure prévention et d’un meilleur accès aux soins se déploient sur le cycle de vie, pas sur une mandature.
Le Maroc vit donc une modernisation rapide mais inégale. Les zones connectées à l’industrie mondiale coexistent avec des poches de fragilité, notamment éducatives. L’IDH, conçu pour comparer, « moyenne » ces mondes. Il suit, il ne précède pas.
Un indice utile, mais pas un verdict
Faut-il alors disqualifier l’IDH? Certainement pas. Il joue un rôle d’alerte et de discipline: il rappelle, sans complaisance, que le développement n’est pas seulement une question de routes, de ports ou d’exportations. Il signale que l’effort doit porter, prioritairement, sur l’école, les compétences, l’accès à une éducation de qualité et la réduction des inégalités.
Mais l’IDH n’est pas un baromètre complet de la vie réelle. Il ne mesure ni la qualité des infrastructures, ni la cohésion sociale, ni la sécurité, ni la capacité d’un pays à se projeter dans les transitions industrielles et énergétiques. Il ne dit presque rien des disparités internes. On peut donc progresser fortement, concrètement, et bouger peu dans le classement.
Au fond, le paradoxe marocain n’est pas celui d’un pays immobile mal noté. C’est celui d’un pays qui change vite, mais dont les indicateurs de capital humain, surtout l’éducation, portent encore le poids du passé. La trajectoire est engagée, la statistique tarde. Et c’est peut-être là le message le plus politique de cet indice: le développement ne se décrète pas, il s’accumule. Sur le papier comme sur le terrain, il se gagne au rythme des générations.