Davos, 21 janvier 2026, 8 h 30. Sur la scène feutrée du Forum économique mondial, le vieux réflexe des élites mondialisées reprend ses droits : éclairer l’actualité à la lumière du siècle passé. Le titre de la table ronde, « Decade Déjà Vu: Are the 2020s the New 1920s? », revendiquait l’analogie. Andrew R. Sorkin, éditorialiste du New York Times et auteur de 1929, en donnait d’emblée le ton : comparer n’est pas prédire. Voir des rimes n’implique pas d’annoncer un destin. Les années 1920 n’avaient pas pour vocation de déboucher mécaniquement sur 1929. Mais les ressemblances, cette fois, sont trop visibles pour être balayées d’un revers de main.
Technologies disruptives, marchés euphoriques, recomposition des échanges, crispations politiques : l’air du temps semble chargé de déjà-vu. Aux États-Unis, la décennie 1920 fut celle de l’électrification, de la voiture, de l’industrialisation à grande échelle. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, la numérisation intégrale et l’économie de la donnée se présentent comme l’équivalent contemporain de l’assemblage à la chaîne. Dans les deux cas, la promesse est la même : une hausse de productivité, une prospérité élargie, un progrès quasi automatique. Et dans les deux cas, la question demeure : la politique saura-t-elle suivre le rythme des machines ?
Adam Tooze, historien et directeur de l’European Institute à Columbia, a posé le cadre avec une précision presque désenchantée. L’histoire, rappelle-t-il, ne se répète pas, elle « rime ». Le vrai fantôme des années 1920 n’est pas la spéculation en soi, mais l’illusion qu’une architecture financière et des innovations techniques puissent se substituer à des fondations politiques solides. Après la Première Guerre mondiale, les vainqueurs libéraux ont voulu stabiliser un monde profondément fracturé. Ils ont échoué à Versailles, échoué dans la construction d’une gouvernance collective, puis se sont raccrochés à une solution de rechange : l’argent et la technologie. Le dollar, déjà, apparaissait comme l’axe du système. Et l’Amérique, déjà, détenait les leviers essentiels, mais répugnait à assumer pleinement les obligations de l’hégémon.
Cette lecture trouve un écho immédiat dans la séquence actuelle. Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, a rappelé une idée qu’elle avait formulée dès 2024 : « Aujourd’hui, comme à l’époque, nous observons un recul de l’intégration commerciale mondiale au moment même où le progrès technologique s’accélère. » L’analogie, chez elle, n’est pas un exercice littéraire : c’est un diagnostic. Dans les années 1920, le commerce mondial, en proportion du PIB, s’était contracté rapidement. Aujourd’hui, dit-elle, il ne s’est pas effondré, « pas encore ». Mais la fragmentation géopolitique se traduit par la prolifération de restrictions à l’import-export, de barrières réglementaires et de tensions tarifaires dans de nombreux secteurs.
Surtout, ajoute Mme Lagarde, l’intelligence artificielle change la nature même du progrès. Les innovations des années 1920 pouvaient « diffuser » à l’intérieur des frontières nationales, sans dépendre d’effets de réseau mondiaux. L’IA, au contraire, est capitalistique, énergivore et « data intensive ». Développer un modèle de pointe requiert aujourd’hui des investissements massifs, et l’avantage se construit avec l’échelle : accès à d’immenses volumes de données, capacité à amortir des coûts colossaux, standardisation technique. Or, un monde qui se morcelle en normes incompatibles, en régimes de données concurrents, en législations de confidentialité divergentes, menace précisément cette montée en puissance. L’IA promet des gains de productivité, mais elle exige, paradoxalement, un minimum de coopération internationale pour les délivrer.
Laurence D. Fink, patron de BlackRock, a déplacé le projecteur vers une rivalité qui structure désormais tout : la compétition avec la Chine. Si les économies occidentales échouent à coopérer, à harmoniser, à « scaler », alors Pékin, fort de son marché intérieur et de ses règles différentes en matière de données, avancera plus vite. Sur la question, très médiatique, d’une « bulle » de l’IA, M. Fink se montre prudent : il y aura des échecs, dit-il, mais il ne croit pas à une bulle au sens global. Pour lui, l’enjeu est ailleurs : la diffusion. Si l’IA reste l’apanage de quelques hyperscalers, les promesses macroéconomiques s’évanouiront, et les tensions sociales s’exacerberont.
C’est là que le débat prend une tonalité plus politique, presque européenne. M. Fink décrit un monde qui glisse vers des « économies en K » : quelques gagnants hyper-dominants, une multitude de perdants, et une polarisation croissante. Les opérateurs de grande taille, dotés de trésoreries abondantes, de données internes et de capacités d’investissement, adoptent l’IA plus vite et accroissent leur avance. Les petites et moyennes entreprises, traditionnellement source d’innovation et de mobilité sociale, risquent l’étouffement. Derrière la question technique se dessine un risque de fracture : une modernisation sans partage, donc une modernisation contestée.
Ken Griffin, fondateur de Citadel, a choisi la dissonance, voire l’ironie, en se proclamant membre du « panel du catastrophisme ». Son propos est net : la véritable imprudence du moment n’est pas, comme dans certaines caricatures des années 1920, une folie des marchés privés. Elle est d’abord publique : ce sont les États qui dépensent « au-delà de leurs moyens ». Dans cette perspective, l’IA devient une forme d’espérance collective : le monde attend un sauveur productif qui rendrait soutenables des trajectoires budgétaires devenues profligues. Mais une espérance ne remplace pas une certitude. Et M. Griffin souligne la dimension presque commerciale du récit : une part de l’enthousiasme est aussi un outil de financement, nécessaire pour lever des centaines de milliards destinés aux infrastructures.
La discussion se cristallise alors sur un point très contemporain : l’investissement massif dans les data centers et les puces. M. Griffin évoque des montants gigantesques de capex aux États-Unis. M. Fink renchérit. Le risque, dit le financier, dépend d’un détail qui n’en est pas un : la durée de vie technologique de ces composants. Si l’obsolescence arrive en un an, l’investissement sera jugé ruineux. Si elle s’étale sur quatre ou cinq ans et permet une reconversion vers le cloud, alors l’énorme dépense pourrait se révéler rationnelle. Autrement dit : le futur de la productivité dépend parfois de la vitesse à laquelle un circuit imprimé vieillit.
Le sujet du surendettement souverain, soulevé par M. Sorkin, ramène le débat au cœur du pouvoir. Dans les années 1920, les États-Unis pouvaient afficher des excédents budgétaires. Aujourd’hui, la dette américaine atteint des niveaux inédits. La question implicite est simple : lors de la prochaine crise, pourra-t-on encore « écrire un chèque » comme en 2008 ou en 2020 ? Et si les marchés obligataires refusaient, quelle serait la marge de manœuvre ? Mme Lagarde évite toute ligne rouge chiffrée. Elle préfère distinguer la dette « productive », finançant des investissements nécessaires, de la dette qui n’alimente ni croissance ni cohésion. La seconde, avertit-elle, est la plus vulnérable. Et surtout, elle glisse une phrase qui sonne comme un avertissement : les banques centrales ne peuvent pas être « toujours là ». Travailler en coordination lors de circonstances exceptionnelles, oui. Devenir dépendant fiscalement, non.
Enfin, l’ombre des tarifs douaniers, et donc du politique, a traversé la fin de l’échange. M. Sorkin rappelle l’épisode Hoover, la promesse électorale faite aux agriculteurs, et l’engrenage protectionniste des années 1930. Adam Tooze tempère : le désastre d’alors résultait aussi de l’effondrement monétaire et de quotas massifs, et le monde actuel, en régime de monnaies fiat, n’en est pas là. Mais Mme Lagarde comme M. Griffin insistent sur un fait prosaïque : les tarifs sont des taxes, souvent régressives, qui pèsent sur le consommateur et l’importateur, et qui ouvrent la porte au clientélisme.
Le panel n’a pas annoncé un nouveau 1929. Il a mis au jour quelque chose de plus inquiétant : la tentation permanente de croire que la technologie suffira, que la finance stabilisera, que les marchés corrigeront, et que la politique se contentera de suivre. Les années 1920 ont montré l’inverse. Les années 2020 pourraient le redécouvrir. À Davos, Mme Lagarde a conclu par une formule sobre : « Que se passe-t-il ensuite ? » La réponse, en réalité, n’appartient ni aux algorithmes ni aux marchés. Elle dépend d’un choix humain, et donc politique : celui d’un minimum de coopération et d’un maximum de lucidité.
