Il est des transformations qui ne font pas de bruit, mais déplacent tout. Le vieillissement du Maroc appartient à cette catégorie : une mutation lente à l’œil nu, implacable dans les chiffres, décisive dans ses conséquences. Dans son analyse récemment publiée, adossée aux résultats du RGPH 2024, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) donne à voir ce que l’on pressentait sans toujours le mesurer : le pays change de structure, donc de priorités.
L’image est simple : la pyramide des âges se redessine. En 2024, le Maroc compte un peu plus de 5 millions de personnes de 60 ans et plus, soit 13,8% de la population. Ce n’est pas seulement un niveau : c’est une accélération. En dix ans, l’effectif des personnes âgées a bondi d’environ 58,7%, alors même que la croissance de la population totale ralentit. Autrement dit, le vieillissement n’est plus un « sujet de demain ». Il est devenu un fait structurant du présent.
On pourrait s’en tenir à la froideur des pourcentages. Ce serait une erreur. Car vieillir, au fond, est une réussite collective : la baisse de la mortalité, l’allongement de l’espérance de vie, la transition démographique achevée. Mais une réussite qui oblige, comme toute réussite, à revoir les règles du jeu. Le HCP rappelle un indicateur parlant : en 2024, on compte près de 52 personnes âgées pour 100 jeunes de moins de 15 ans. Il y a vingt ans, cet équilibre était tout autre.
Et ce qui se profile est plus net encore. Les projections présentées dans le rapport esquissent une société où les seniors pourraient atteindre près de 9,7 millions en 2050, soit 22,9% de la population. Avec un corollaire très concret : la montée du rapport de dépendance, c’est-à-dire la charge relative qui pèse sur les âges dits « actifs ». Il s’établit à 22,8% en 2024 et pourrait grimper vers 39,4% à l’horizon 2050. Ce n’est pas une abstraction : c’est une tension potentielle sur les retraites, la santé, et l’organisation de la solidarité.
Mais le vieillissement n’avance pas à pas égaux sur tout le territoire. Il a sa géographie, parfois contre-intuitive. Le phénomène s’urbanise : 63,7% des personnes âgées vivent en ville, et la croissance du nombre de seniors y a été nettement plus rapide qu’à la campagne au cours des deux dernières décennies. Certaines régions apparaissent plus « âgées » que d’autres — l’Oriental (16,1%) ou Béni Mellal-Khénifra (15,2%) dépassent la moyenne nationale — tandis que d’autres, à l’instar de Dakhla-Oued Eddahab (4,8%), restent très jeunes. Le Maroc ne vieillit donc pas d’un seul bloc : il vieillit par plaques, avec des besoins qui se concentrent différemment.
Le rapport met surtout en lumière une réalité plus délicate : la vieillesse est souvent féminine — et parfois plus vulnérable. Les femmes représentent 51,2% des personnes âgées, et cette part augmente avec l’avancée en âge. Mais l’avantage de longévité se double d’une fragilité sociale : le veuvage concerne 37,6% des femmes âgées, contre 4,1% des hommes. Et l’isolement gagne du terrain : 9% des personnes âgées vivent seules, avec une surreprésentation des femmes. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement intime ; il devient collectif. Une société qui s’urbanise et se nucléarise ne peut pas se contenter d’espérer que « la famille fera le reste ».
C’est ici que le vieillissement cesse d’être un sujet démographique pour devenir un sujet de justice sociale. Car on ne vieillit pas « à égalité ». Le niveau d’instruction, d’abord, pèse comme un héritage. En 2024, 41,9% des personnes âgées savent lire et écrire : cela signifie qu’une majorité reste à distance des démarches, des droits, et désormais des services digitalisés. Les écarts de genre sont frappants (taux nettement plus faible chez les femmes), et la fracture urbain-rural demeure béante.
L’économie, ensuite, dit la fragilité. Le taux d’activité des 60 ans et plus est faible (16,1%), et la retraite ne constitue pas encore un horizon partagé : seuls 19,2% se déclarent retraités, avec un différentiel massif entre hommes et femmes, et une campagne où l’accès à la pension est plus rare. Beaucoup, au fond, quittent le travail sans basculer pour autant dans une sécurité matérielle.
La santé, enfin, se présente comme la ligne de crête des décennies à venir. Près d’une personne âgée sur cinq (18,5%) déclare une situation de handicap, proportion qui augmente fortement avec l’âge. La couverture par une assurance maladie atteint 69,2%, mais avec des inégalités persistantes selon le genre et le territoire ; et un signal qui devrait inquiéter : 3,2% déclarent ne recevoir aucun traitement.
Reste l’habitat, ce « détail » qui décide souvent du destin. Le Maroc offre un point d’appui : la majorité des ménages abritant des personnes âgées sont propriétaires (81,6%). Mais, surtout en milieu rural, les déficits d’équipement sont criants : accès limité à l’eau courante, faibles raccordements à l’assainissement, confort domestique inégal. Vieillir chez soi, c’est bien ; vieillir dignement, c’est autre chose.
Au fond, l’enseignement du HCP tient en une phrase : la transition est déjà là, et elle s’approfondira. La question n’est donc pas « faut-il s’en préoccuper ? », mais « comment s’y préparer sans improviser ? ». Cela suppose de regarder en face ce que le vieillissement met à l’épreuve : la soutenabilité des protections sociales, l’accessibilité des soins, l’adaptation des logements et des villes, la lutte contre l’isolement, et — point trop souvent négligé — le soutien aux aidants familiaux, sans lesquels la société tiendrait bien mal.
Le Maroc n’entre pas dans une crise ; il entre dans un âge. Reste à choisir si cet âge sera celui d’une dignité organisée, ou celui d’une solidarité contrainte.